La retranscription est une étape de la méthode, pas une corvée de secrétariat
Dans un mémoire de sociologie, de sciences de l'éducation ou de psychologie sociale, le verbatim est votre matériau. Le jury ne lit pas l'enregistrement : il lit ce que vous en avez fait. Une retranscription bâclée fragilise donc toute l'analyse qui suit, qu'il s'agisse d'une analyse thématique, d'une analyse de contenu ou d'une lecture plus compréhensive à la manière de Jean-Claude Kaufmann.
C'est aussi un moment d'analyse en soi. En réécoutant, on remarque les hésitations sur un sujet sensible, les reformulations, les silences après une relance. Beaucoup de directeurs de recherche conseillent de noter ces impressions au fil de l'eau, dans une colonne de commentaires ou un carnet à part, plutôt que de les reconstituer de mémoire trois semaines plus tard.
Enfin, la retranscription prend du temps. Une heure d'entretien demande plusieurs heures de frappe manuelle, davantage si l'enquêté parle vite ou si le son est médiocre. Prévoir ce temps dans le calendrier du mémoire évite la panique de mai.
Avant de commencer : consentement, fichier et guide d'entretien sous la main
Trois vérifications font gagner beaucoup de temps.
- Le consentement : vérifiez ce que vous avez promis à l'enquêté (anonymat, usage limité au mémoire, destruction de l'enregistrement après la soutenance). La retranscription doit respecter ces engagements.
- Le fichier : un enregistreur ou un smartphone produit en général un fichier M4A, MP3 ou WAV. Copiez-le sur votre ordinateur, renommez-le avec un code (E07_2026-03-14.m4a plutôt que « entretien Martine ») et gardez l'original intact.
- Le guide d'entretien : gardez-le ouvert. Il aide à repérer où commence chaque thème et à vérifier que les relances apparaissent bien dans le texte.
Si votre recherche porte sur des données personnelles, le RGPD attend en général une information claire des participants, une minimisation des données et une conservation limitée. Votre université dispose d'un délégué à la protection des données (DPO) : c'est lui qu'il faut interroger pour savoir si un outil en ligne est acceptable pour votre terrain. Nous détaillons ces points dans notre article sur le RGPD et la transcription.
Fixer ses conventions avant la première ligne
Le pire scénario : trois entretiens retranscrits avec des règles différentes, à harmoniser la veille du rendu. Écrivez vos conventions sur une page et appliquez-les partout. Un jeu minimal pour un mémoire de master :
- Locuteurs
- « E : » pour l'enquêtrice ou l'enquêteur, « M. » ou un pseudonyme pour la personne interrogée
- Pauses
- (.) pour une pause courte, (pause) pour un silence marqué
- Passage inaudible
- [inaudible 00:23:41], avec le minutage pour pouvoir y revenir
- Rires, soupirs
- [rires], [soupir], entre crochets
- Coupe volontaire
- [...] quand vous omettez un passage hors sujet
- Informations retirées
- [nom de l'entreprise], [ville], [collègue 1]
Décidez aussi du degré de fidélité. En sociologie, on garde généralement les répétitions et les « euh » quand ils disent quelque chose de la parole de l'enquêté ; en gestion ou en sciences politiques, un texte légèrement nettoyé suffit souvent. La différence entre ces options est expliquée dans notre article sur la retranscription intégrale ou ciblée. Pour des conventions plus poussées (chevauchements, intonation), le guide sur les conventions de transcription en recherche (en anglais) donne des repères utiles.
Obtenir un premier jet avec mydubly, et ce qu'il ne fera pas
Une reconnaissance vocale peut vous éviter la frappe brute. mydubly fonctionne dans le navigateur ; sa transcription repose sur Whisper, un modèle open source de reconnaissance de la parole. Le déroulé, avec les libellés anglais de l'interface :
- Ouvrez l'espace audio de l'outil de transcription audio (en anglais) et déposez votre fichier dans la zone « Drop audio here » (MP3, WAV, M4A, AAC, OGG, FLAC ou WebM, jusqu'à 2 heures).
- Laissez désactivé l'interrupteur « Audio and text output » : vous restez sur « Timestamped transcript only », c'est-à-dire une transcription dans la langue parlée, sans traduction.
- La langue est détectée automatiquement (« Source: Auto detect ») ; vous ne pouvez pas la forcer. Dans « Select language », choisissez la langue parlée elle-même : le texte revient alors tel quel, sans traduction.
- Cliquez sur « Transcribe audio » et laissez l'onglet ouvert jusqu'à la fin : le fermer annule la tâche.
- Téléchargez « Download timestamped transcript » (transcript-timestamped.txt) pour garder les minutages, et « Download transcript » (transcript.txt) pour le texte continu.
Ce que l'outil ne fait pas, et qui reste votre travail : il ne distingue pas les locuteurs (aucune étiquette « E : » ou « M. »), il ne propose pas d'éditeur pour corriger le texte en ligne, il n'anonymise rien et ne produit pas de résumé. La précision dépend du son, des accents, des noms propres et des moments où vous parlez en même temps que l'enquêté. Le fichier audio et les résultats sont supprimés du serveur dans les 30 minutes qui suivent la fin de la tâche, et l'envoi se fait en HTTPS ; c'est une information à transmettre à votre DPO, pas une garantie juridique.
Douze entretiens de 50 à 70 minutes, soit environ 12 heures d'enregistrement : 720 minutes facturées au tarif transcription (1 crédit par minute entamée), donc 720 crédits, soit $0,72. Les 100 crédits offerts à l'inscription couvrent à eux seuls un entretien complet, et même jusqu'à 100 minutes d'enregistrement, de quoi tester sur votre propre terrain avant de recharger.
Attribuer les tours de parole et relire en écoutant
Le premier jet est un bloc de phrases horodatées sans indication de qui parle. La relecture se fait donc obligatoirement casque sur les oreilles. Une méthode qui fonctionne bien :
- Ouvrez le fichier horodaté dans Word, LibreOffice ou un éditeur de texte, et l'audio dans un lecteur qui permet de ralentir la vitesse (VLC le fait).
- Écoutez par tranches de deux ou trois minutes. À chaque changement de voix, insérez un retour à la ligne et le code du locuteur.
- Corrigez au passage les mots mal reconnus, en priorité les noms de lieux, de dispositifs et de sigles propres à votre terrain (CAF, PMI, IUT, noms de communes).
- Ajoutez vos annotations ([rires], (pause), [inaudible…]) selon vos conventions.
- Notez dans une colonne à part les moments forts pour l'analyse.
Les minutages du fichier horodaté sont précieux : ils permettent de citer précisément un passage et de le retrouver lors de la relecture d'une transcription automatique (en anglais). Comptez malgré tout un temps de relecture proche de la durée de l'entretien multipliée par deux ou trois, selon la qualité du son et votre exigence.
Premier jet : « [00:14:02] ben moi j'ai commencé à la caf en 2009 et franchement au début c'était pas évident » — Après relecture : « M. : Ben moi, j'ai commencé à la [organisme 1] en 2009 et… franchement, au début, c'était pas évident. (pause) »
Anonymiser sans appauvrir le matériau
L'anonymisation se fait sur la version relue, jamais sur l'enregistrement. Quelques principes partagés par la plupart des laboratoires :
- Remplacez les prénoms par des pseudonymes cohérents avec l'âge, le milieu social et l'origine de la personne : un pseudonyme mal choisi peut fausser la lecture du jury.
- Généralisez plutôt que de supprimer : « une commune rurale de l'Allier » plutôt que [ville], si le contexte compte pour l'analyse.
- Attention aux combinaisons : un métier rare, une ville et une date suffisent parfois à identifier quelqu'un.
- Tenez une table de correspondance séparée, stockée hors du dossier du mémoire, et détruisez-la selon ce que vous avez annoncé aux participants.
Présenter les entretiens en annexe du mémoire
Les pratiques varient selon les universités ; demandez à votre directeur ou directrice de recherche ce qui est attendu. Le schéma le plus courant :
- une fiche de présentation par entretien : pseudonyme, âge, profession, date, lieu, durée, conditions de l'échange ;
- le verbatim intégral ou les extraits retenus, avec numérotation des lignes pour pouvoir y renvoyer dans le texte (« E07, l. 212-230 ») ;
- parfois une annexe numérique séparée quand le volume dépasse plusieurs centaines de pages.
Dans le corps du mémoire, les citations courtes s'intègrent entre guillemets, les longues en retrait, avec le pseudonyme et la référence. Si vous passez ensuite au codage, notre sélection de ressources sur l'analyse thématique d'entretiens (en anglais) prolonge ce travail.
Les erreurs qui coûtent cher en fin de rédaction
- Retranscrire tous les entretiens à la fin du terrain : faites-le au fur et à mesure, la mémoire de l'échange aide énormément à la relecture.
- Faire confiance au premier jet sans le réécouter : un « pas » manquant inverse le sens d'une phrase.
- Oublier ses propres relances : elles montrent au jury comment la parole a été produite.
- Laisser un nom réel dans un fichier partagé avec un camarade ou envoyé par mail.
- Négliger la qualité d'enregistrement : un micro posé près de l'enquêté et une pièce calme valent mieux que n'importe quel logiciel. Pour la suite de votre parcours, notre page d'accueil en français recense les autres guides utiles.
Questions fréquentes
Faut-il retranscrire l'entretien en entier pour un mémoire de master ?
Le plus souvent, oui : la retranscription intégrale reste la norme en sociologie et en sciences de l'éducation, car elle permet au jury de vérifier vos interprétations. Certaines disciplines acceptent des extraits ciblés accompagnés d'un résumé. Posez la question à votre directeur de recherche dès le début du terrain.
Combien de temps faut-il pour retranscrire une heure d'entretien ?
À la main, comptez plusieurs heures par heure d'enregistrement, davantage si le son est mauvais ou si les échanges se chevauchent. Avec un premier jet automatique, le travail se déplace vers la relecture, qui reste longue mais moins fastidieuse que la frappe. Dans tous les cas, prévoyez ce temps dans votre calendrier.
mydubly peut-il indiquer qui parle, l'enquêteur ou l'enquêté ?
Non. mydubly ne fait pas d'identification des locuteurs : la transcription arrive sans étiquettes. Vous ajoutez les codes « E : » et le pseudonyme pendant la relecture, en écoutant l'audio, ce qui est de toute façon nécessaire pour vérifier le texte.
Puis-je utiliser un enregistrement fait sur WhatsApp ?
Les notes vocales WhatsApp au format .opus ne sont pas acceptées telles quelles. Convertissez-les d'abord en MP3 ou en M4A avec un convertisseur de confiance, puis déposez le fichier converti. Les mémos vocaux d'iPhone, généralement en M4A, sont acceptés directement.
Comment anonymiser un entretien sans perdre d'information utile ?
Remplacez les noms par des pseudonymes plausibles et généralisez les détails identifiants plutôt que de les effacer : « une grande ville de l'Ouest » garde le contexte sans désigner Nantes. Méfiez-vous des combinaisons de détails qui, ensemble, permettent d'identifier quelqu'un. Conservez la table de correspondance à part et selon vos engagements.
Ai-je le droit d'envoyer mes entretiens à un service en ligne ?
Cela dépend de ce que vous avez annoncé aux participants et des règles de votre établissement. Le délégué à la protection des données de votre université est la bonne personne à consulter. Pour mydubly, les faits vérifiables sont l'envoi en HTTPS de l'audio et sa suppression du serveur dans les 30 minutes suivant la fin de la tâche.
